Alors que les souvenirs se tournent davantage vers le Quartier Latin, à Paris, ou vers les universités de Nanterre, personne ne s’attarde sur le Mai 68 des Lyonnais. Une période pourtant sanglante dans une région historique dans laquelle se sont organisés les premiers mouvements contre-révolutionnaires. Il y a 40 ans, les manifestations tempêtaient aussi dans l’agglomération. Retour sur les évènements de mai 68 qui se déroulèrent à Lyon.
20 Mai 1968 : Lyon, submergée par les mobilisations
Si Mai 68 apparaît comme une révolution culturelle baignant dans la joie et la bonne humeur, l'exemple lyonnais permet de déconstruire cette idée reçue. Bien plus qu’un mouvement idéologique pacifique, le printemps 68 des Lyonnais s’est déroulé dans la violence. Entre le lundi 20 mai et le samedi 8 juin 1968, les grèves se multiplient. Le ton monte. La ville est comme paralysée. Le mouvement se propage depuis la région parisienne et le fameux Quartier Latin pour s’installer à Lyon et gagner entreprises et facultés. Si partout ailleurs la révolte est assimilée à la branche étudiante, Lyon est le symbole de la révolte du prolétariat. Très bref et moins dévastateur qu’à Paris ou Nanterre, le mouvement étudiant lyonnais est mené par les élèves de l’INSA, école d’ingénieurs. Il n’est que partiellement suivi. Là est la première différence avec le mai 68 des Parisiens. Partout ailleurs, le mouvement étudiant a été rejoint par le prolétariat et les entreprises. A Lyon, c’est l’inverse. Les jeunes, anxieux de la situation de leurs aînés et craintifs par rapport à leur avenir professionnel décident d’apporter leur soutien aux ouvriers. Le 21 mai, 80 000 salariés sont en grève et réclament augmentation des salaires, amélioration des conditions de travail et réaction gouvernementale. Les usines les plus touchées à Lyon sont Rhodiaceta, entreprise de voierie et le groupe Berliet dont l’anagramme forme le mot LIBERTE ! Berliet devient malgré lui l’exemple d’une entreprise qui grâce aux mouvements, peut changer. Peur de la pénurie alimentaire, peur des blocus: les riverains se ruent dans les superettes et épiceries pour se ravitailler. A l’aube du jeudi 23, la mobilisation s’est étendue aux artisans, bijoutiers et aux grandes enseignes telles Carrefour Vénissieux ou encore les Galeries Lafayette. 980 agents postaux sur 1400 arrêtent le travail.
La nuit tragique du 24 Mai, symbole d’un changement d’ère
Dans la nuit du 24 au 25 mai, les évènements prennent une toute autre tournure. Les affrontements, jusque là évités, débutent dans la soirée. Les forces de l’ordre se déploient mettant en place de grands barrages devant des lieux à risques et près de bâtiments susceptibles d’être endommagés: écoles, grandes entreprises, magasins de renommée… C’est alors qu’à l’aide de bulldozers et de camions, les manifestants vont mettre à mal les policiers et les déstabiliser. Un camion chargé de gravas heurte le commissaire Lacroix, ne lui laissant aucune chance de survivre. Par cette triste soirée, mai 68 change de visage. Brusque retour à la réalité ! L’image de la ville lumière est ternie par ces comportements violents ; ces émeutes assassines et irresponsables sont le symbole d’un changement d’ère. Mai 68, manifestation créative et idéologique devient une révolution sanglante et chaotique. Finie l’utopie. Les rêves et les espoirs ? Envolés ! Le bilan est lourd : 42 blessés, un policier tué. La mort du commissaire Lacroix marque un véritable tournant dans l’ère révolutionnaire du printemps 68. Son dernier souffle est celui qui fait tourner le vent. L’opinion publique des Lyonnais quitte la rue et passe du côté des forces de l’ordre. Dès lors, quelques stations services vont rouvrir, sous haute surveillance. Dans le chaos le plus complet les étudiants persistent et continuent les mobilisations. Au lendemain de cette soirée noire, 6000 étudiants et travailleurs traversent les rues de Lyon. Mais le cœur n’y est plus. Partis de Bellecour, drapeau rouge en tête, ils rejoignent le pont Lafayette en passant par les Terreaux. Le Général de Gaulle réagit par un discours remettant en cause la hiérarchie universitaire et retrouve un brin de popularité auprès des adultes. « La crise de l’Université, provoquée par l’impuissance de ce grands corps à s’adapter aux nécessités modernes de la nation ainsi qu’au rôle des jeunes a déclenché dans beaucoup d’autres milieux une marée de désordre », constate-t-il. Si les générations antérieures sont conquises, la réponse des étudiants le lendemain est sans équivoque : « De Gaulle, interdit de séjour », « CRS = SS », « Non à l’Université de la bourgeoisie », « Le pouvoir dans la rue. »
Après 19 jours d’agitation et un revirement de situation inespéré, Lyon va s’apaiser. Rhodiaceta, l’une des entreprises cibles des manifestants accepte, après de longues négociations de rémunérer à 50% ses employés pour les jours de grèves. De plus, une augmentation salariale significative et généralisée est accordée. Un nom à consonance religieuse – Lacroix – a fait chavirer l’opinion publique. Et comme un signe, la pentecôte marque le retour à la vie professionnelle pour de nombreux habitants. Le mai 68 des Lyonnais n’a d’égal en France. Souvent laissé de côté au profit des manifestations parisiennes et nanterroises, le printemps 68 de la région n’est pas véritablement associé aux mobilisations étudiantes. Il s’agit plus « d’un coup de gueule » du prolétariat qui a sauté sur l’occasion pour faire entendre sa voix. Les étudiants symbolisent davantage un relais de puissance, une dynamique supplémentaire représentant le visage du « futur employé. »
Rendez-vous
Exposition Mai 68 à Lyon
Bibliothèque municipale de la Part-Dieu
Du 08 avril au 28 juin 2008
Entrée gratuite
Pour en savoir plus
http://www.pointsdactu.org/article.php3?id_article=1124
http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/04/25/la-pensee-anti-mai-68-s-epuise-par-nicolas-weill_1038489_3232.html
http://tf1.lci.fr/infos/france/mai-68/