La tristesse des filles de joie
Elles étaient une centaine réunies au son de leurs slogans, « Prostituées en colère, on va pas se laisser faire », « vous couchez avec nous, vous votez contre nous », ou encore « racolage passif, répression active ». Un événement pour la ville de Lyon qui n’avait pas connu la révolte des prostituées depuis le 2 juin 1975, lorsqu’elles avaient occupé l’église St Nizier pendant huit jours pour protester contre les violences et arrestations dont elles étaient victimes. Trente-trois ans plus tard jour pour jour, le ras-le-bol monte chez les prostituées lyonnaises, qui, symboliquement, ont pris pour point de départ de leur manifestation le parvis de cette même église. La raison : un arrêté municipal datant du 20 mai dernier pris par Gérard Collomb, leur demandant de quitter le quartier de Gerland, où elles avaient élu domicile après leur expulsion des abords de Perrache. Aujourd’hui, la colère et la peur les poussent à faire entendre leurs voix, d’autant plus que, comme le dit Jérôme, membre de l’association Cabiria, qui vient en aide aux prostituées, « le préfet ne veut pas de contact avec les prostituées ». En l’absence de dialogue, les personnes prostituées sont aujourd’hui face à un mur. Mais elles ne comptent pas en rester là.
Depuis trente ans, rien n’a changé
Elles étaient toutes masquées, brandissant leurs pancartes aux slogans ravageurs. Maria, Karen, Evelyne et les autres ont voulu s’exprimer librement, pour une fois. « On paie nos impôts, on paie nos amendes, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas être reconnues comme métier. Nous, on n’est pas des victimes, on a choisi de faire ce métier, on veut pouvoir continuer », explique Karen, 40 ans qui ajoute qu’elles sont malheureusement toujours considérées comme des délinquantes. Si elles ont voulu s’unir, c’est pour revendiquer leurs droits. « En 1975, les filles se sont battues pour nous, aujourd’hui on veut se battre pour celles qui arrivent, on repasse le flambeau. Ce qu’on veut, c’est l’abrogation de la loi contre le racolage passif, le droit de travailler et le droit au respect et à la sécurité. On veut être reconnues. Aujourd’hui, rien n’est fait. » Ces femmes voudraient un espace, un quartier, d’où elles ne seraient pas expulsées, où elles pourraient travailler sans pour autant déranger les habitants. Mais pour le moment, elles paient jusqu’à six ou sept amendes par jour, au lieu de trois légalement prévues. Une pression à laquelle Maria est bien décidée à ne pas céder.
Pour pouvoir travailler librement, certaines voudraient le rétablissement des hôtels de passe, qui permettraient d’avoir des lieux sûrs et sains, sans pour autant rendre des comptes à un patron ou un maquereau. Les maisons closes, quant à elles, impliqueraient la soumission des prostituées à un homme. Mais pour l’heure, elles sont soit sur le trottoir à attendre le client, soit dans leurs camions, qui ne sont pas les bienvenus à Lyon, même si « nos camions sont des hôtels 4 étoiles ! », affirme Maria.
Putes pas soumises
Dans le cortège de la manifestation, des membres de l’association Cabiria portaient leurs badges. Venus en soutien, ils s’occupent au quotidien de ces personnes, faisant des tournées trois fois par semaine, jour et nuit. « C’est l’occasion pour elles de confesser leur parole », explique Jérôme, autant que de faire une pause, prendre une boisson chaude ou obtenir des préservatifs. Il déplore le manque d’action de la mairie : « dans les actes, ce n’est pas du socialisme », dit-il sans s’étendre sur le sujet.
La manifestation symbolique de lundi marquait le point de départ d’une action menée par les prostituées lyonnaises. Elles ont en effet pris contact avec un avocat, Me Giudicelli, pour porter plainte contre l’arrêté municipal qui stipulerait que leur présence est une « pollution », propos qui serait illégal. Selon cet avocat, l’arrêté est donc attaquable. Jusqu’à ce que l’affaire soit réglée, la plupart des filles de joie ont décidé de ne pas quitter les lieux. Karen ne veut pas laisser tomber : « aujourd’hui, on est toujours sur le 7è (arrondissement). On conteste l’arrêté. Tant que ce n’est pas passé en jugement, on continue à rester sur place. Aujourd’hui, ça passe ou ça casse, il faut trouver des solutions. Nous, on est prêtes à faire des efforts », dit-elle avec conviction. Reste à espérer que les efforts puissent être faits des deux côtés pour aboutir à un accord. Les prostituées, même derrière leurs masques, ne veulent plus rester cachées. Affaire à suivre.